Projet Voilier 2018

20/07/2018

Le 1er avril 2018, date anniversaire de la création d'Autrement Dit, un membre de l'équipe s'envole avec quatre jeunes (âgés de 13 à 17 ans) à destination de Gran Canaria, une des plus grandes îles des Îles Canaries, en Espagne. Comment, en tout juste un an d'existence, Autrement Dit a pu offrir une petite bulle d'oxygène et l'opportunité à ces jeunes de partir pour une semaine à l'extrême sud de l'Europe ?

Une rencontre multiple

Cette aventure naît de la rencontre entre deux asbl, le SAIE Autrement Dit et Chicon Pleine Mer (dont le projet est de "créer des espaces de convivialité autour d'un voilier et de croisières à bord de celui-ci [à travers] un projet [qui] vise à rapprocher la mer des Bruxellois"). Dès le départ, les deux asbl ont fait le constat que les objectifs des deux services se croisaient et qu'il était possible de monter un projet sur base des activités de Chicon Pleine Mer. Pour Autrement Dit, c'était l'occasion de donner la possibilité à quelques jeunes suivis par le service de s'échapper d'un quotidien pas toujours facile et de les faire évoluer en les faisant sortir de leur zone de confort.

En amont de cette aventure, il y avait un aspect "pari" car il était très difficile voir impossible d'imaginer les résultats que cela pouvait avoir sur les jeunes. Mais ce n'est pas pour autant qu'il n'y avait pas des objectifs espérés/désirés de voir ce séjour produire quelques résultats en terme d'apprentissage de la vie en communauté avec tout ce qui en découle : trouver sa place au sein d'un groupe, partager les tâches inhérentes à la vie en collectivité, développer des comportements de camaraderie et d'empathie, se confronter autant aux autres et à soi-même qu'au monde (pour certains, c'était la première fois qu'ils prenaient l'avion) etc. Ce qui n'était pas forcément évident au départ pour tous car parmi les jeunes composant le groupe, certains n'avaient jamais vraiment quitté le nid familial.

Loin d'être un frein, cette mixité entre jeunes capables déjà de se débrouiller au quotidien et ceux dont c'était la première expérience d'autonomie a vu naître des dynamiques d'entraide, d'échange de connaissances et d'expériences. Par exemple, une jeune a un jour proposé de faire des crêpes pour tout le monde au petit déjeuner, ce qui a été l'occasion d'apprendre aux autres à en faire également. En outre, sur la mer, une des jeunes s'est trouvée très à l'aise avec les différents nœuds marins ; elle avait si bien compris le "truc" qu'elle a fini par montrer l'exemple aux autres et même à l'accompagnateur d'Autrement Dit. Il s'agit là d'expériences d'apprentissage et de valorisation des compétences (ce qui ne peut être que positif en terme de confiance en soi).

Tour d'observation

Si, au départ du projet, il y avait une volonté de ne pas arrêter des objectifs précis afin de ne pas se retrouver dans un contexte trop orienté et de laisser une certaine liberté d'action aux jeunes, il y avait tout de même une réelle attente en terme de progrès (sans savoir d'avance sous quelle forme) au niveau pédagogique. Aux premières heures sur place, les appréhensions des uns et des autres étaient palpables ; les quatre jeunes s'observaient surtout et n'osaient pas trop s'exprimer. Mais après une première journée sur le voilier, les choses ont commencé à changer. Une journée type sur place se passait de la façon suivante : après s'être levé et préparé (prendre le petit déjeuner, faire sa toilette,...) il fallait appareiller le voilier. Apprêter les gilets de sauvetage, s'assurer que les objets mouvants soient rangés afin que rien ne tombe à cause des remouds de la mer, désaccorder le bateau de la prise de courant qui le relie au port, désamarrer l'embarcation, etc. Une fois lancé sur les eaux, il fallait encore remonter les pare-battages (sorte de bourrelet de protection) et adapter les voiles en fonction des vents. Si au départ les jeunes étaient encadrés pour toutes ces tâches, petit à petit les skippers et notre accompagnateur leur ont fait confiance pour les sorties suivantes.

Des attentes rencontrées...

Malgré une volonté de ne pas poser de cadre trop restrictif ou d'objectifs à absolument atteindre, il y avait quand même des projections sur les bénéfices (cohésion de groupe, apprentissage du vivre ensemble, sortir de sa zone de confort, etc.) qui pouvaient être retirés de ce séjour pour les jeunes. Après les premiers rounds d'observation, les jeunes se sont directement retrouvés dans le bain. Car sortir un voilier en haute-mer est loin d'être une sinécure. En tout, 7 personnes se trouvaient sur le bateau pour chaque sortie en mer (4 jeunes, 2 skippers de Chicon Pleine Mer, 1 accompagnateur d'Autrement Dit) et à chacune de ces occasions, les mêmes préparations, le même rituel devaient être suivis ; il ne s'agissait pas de partir sans un minimum de préparation. En plus des tâches citées dans le paragraphe précédent (qui ne sont que les tâches permettant de quitter le port), d'autres viennent s'ajouter pendant la navigation. Lors des changements dans la force ou la direction des vents par exemple, il faut s'adapter le plus rapidement possible et tout le monde est mis à contribution. Pour cet exemple, il faut que celui qui se trouve à la barre positionne l'embarcation dans un axe particulier par rapport aux vents afin de pouvoir adapter la voile en fonction ; ceux qui hissent la voile doivent alors travailler de concert avec celui qui donne du mou à la cordée, etc. Ce genre d'exercice demande une vraie coordination entre les différents individus impliqués dans l'action et donc implique de la communication, de l'écoute, de l'attention à ce que les autres sont en train de faire, etc.

Ceci n'est qu'un exemple parmi d'autres mais ce qu'il est important de souligner c'est que lors de ces sorties, les jeunes devaient faire preuve de la plus grande attention et rester à l'écoute. Quand on sait que chaque sortie durait entre 3 heures (pour la plus courte) et 12 heures (par deux fois), il devient plus facile de pouvoir mesurer l'étendue de ces exercices. Rester disponible et attentif pendant toutes ces heures (avec des pauses lors des moments plus calmes) et se tenir près à réagir au moindre changement de condition demande un discipline et une volonté très fortes pour lesquelles les jeunes ont répondu présent.

... et dépassées !

Après chaque retour au port, il fallait amarrer à nouveau le voilier, le rebrancher au circuit électrique après aChicon Pleine Mer, Logovoir, entre autres, redescendu les pare-battages. Le nettoyage final a été également l'occasion d'apprendre à remettre les choses dans l'état dans lequel on les a reçues puisque après la dernière sortie, un autre groupe allait directement prendre leurs places. Tout ceci faisant partie de la philosophie de Chicon Pleine Mer (à savoir que tout le monde participe), personne n'a pu s'y soustraire. Mais, il n'a même pas fallu les forcer, même pour les tâches ingrates. À titre d'exemple, il y a les toilettes, qui disposent d'un système d'évacuation à pompe et qui peuvent se retrouver (et se retrouvaient généralement) très vite sales. Là encore, aucun jeune n'a contesté et ils se sont pliés à ces exigences qui s'imposaient d'elles-même ; la vaisselle est un autre exemple de ce genre de tâches et de l'aveu d'un des jeunes lui-même, il n'avait jamais fait la vaisselle de sa vie et avait laissé entendre qu'à son retour il proposerait à sa mère de la faire de temps en temps.

Le retour sur la terre ferme, chaque soir, était l'occasion de partager le moment de la préparation du repas. À un moment, les jeunes se sont même vus confier un budget pour faire les courses ; il fallait alors gérer ce budget et composer avec les désirs et attentes de chacun, exercice pas forcément évident pour des adolescents qui traversent des moments de vie difficiles. À cette occasion, l'une d'elle avait déclaré qu'elle n'aimait pas le poisson alors même qu'elle n'en avait jamais goûté ; elle a fini par en manger et fait l'apprentissage d'une ouverture à d'autres horizons gustatifs.

Conclusion et perspectives

De manière générale, pour chacun des jeunes présents, ce séjour a été une opportunité de développer une confiance en eux et en leurs ressources. Et même s'il est difficile de quantifier les retombées positives à plus long terme, il a été observé une ouverture sur leurs visages traduisant un épanouissement certain et, selon l'accompagnateur d'Autrement Dit, une véritable métamorphose par rapport au jour du départ. Le dernier soir, les jeunes tentaient de retarder au maximum l'heure du coucher ; s'ils avaient pu prolonger le séjour, aucun n'aurait hésité.

À Autrement Dit, malgré les obstacles rencontrés et le rush inhérent aux différentes temporalités (mandats de 6 mois vs Chicon Pleine Mer), les avis sont unanimes : s'il fallait le refaire, on ne changerait rien. Sauf peut-être ne plus se faire prendre de court par certaines exigences administratives (comme vérifier immédiatement si les documents de voyage sont en ordre au niveau des dates). Précisons que le choix a été fait de désigner un intervenant social pour accompagner les jeunes qui n'est en charge d'aucune situation liée à un de ceux-ci afin de ne pas introduire un biais (autant chez le jeune qui agirait en fonction de ce qu'il pourrait penser des attentes de l'intervenant que chez le travailleur qui était sensiblement moins influencé par le travail quotidien).

Organiser une telle aventure avec nos jeunes et la précieuse collaboration de Chicon Pleine Mer et son projet est aujourd'hui un événement que le service aimerait inscrire à nouveau dans son agenda car, nous en sommes persuadés et avons pu l'observer, si cette expérience n'est peut-être pas salvatrice en soi, nous ne pouvons nier qu'elle résonne très certainement encore aujourd'hui chez les jeunes qui sont partis.

Ouverture d'esprit, à soi-même, aux autres, à la différence et au monde, apprendre à se dépasser, à puiser dans ses ressources et faire l'expérience de l'entre-aide, de la coopération et de la camaraderie ne sont que quelques éléments qui sont revenus des îles dans les bagages des jeunes. Ça ne résoudra sûrement pas tous les soucis qu'ils traversent aujourd'hui mais cette expérience a au moins le mérite de leur avoir montré le chemin de leurs ressources.

Lien vers le site de Chicon Pleine Mer : https://chiconpleinemer.be/